en résidence à Sens

30 mai 2019

Blues

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 Il y a, lorsqu’on réside loin de chez soi, ce moment aussi bref, aussi précis qu’indéfinissable, un mi-chemin, un équilibre entre anxiété de l’inconnu et ennui du trop familier. Le corps se détend. L’inquiétude s’éloigne. Ça dure quelques heures ou quelques jours. La bonne distance s’est établie de soi aux lieux, de soi aux autres. La ville est encore un vêtement neuf, mais assoupli. Une langue commune s’est établie avec les hôtes, avec les hommes et les femmes de rencontre. Le meilleur pain, on sait où le trouver, reste encore possible la surprise de la meilleure gougère à l’adresse donnée par une complice en gourmandises. Le son des cloches se fait parfois oublier, mais les premières du matin, les dernières du soir demeurent un apaisant refuge.

 Puis, ça bascule vers autre chose. Vers une chose à la fois belle et triste : l’accompli, le départ, l’achèvement.

 Trois fois rien : l’avant-dernier passage à la laverie, le dernier déjeuner en compagnie amicale à l’étage d’un bistrot dont le four ne fonctionne pas, comme s’il avait lui aussi senti la fin des choses, les dernières pages du cahier. On revient vers les lieux devenus familiers, non plus pour leur beauté, mais pour tenter d’en fixer les détails en mémoire. Peut-être qu’on fera une photographie, qu’on écrira cinq lignes. Peut-être qu’on regrettera les rencontres manquées. Ou qu’au contraire elles seront promesse de retour.

 Tout le jour, des alternances de soleil et de nuages. Tout le jour, des alternances de joie et de doutes. Ce qui s’est accompli balançant avec le sentiment de n’avoir pas donné assez généreusement, d’avoir accueilli maladroitement. J’ai enfourché la bicyclette. J’ai pris le chemin herbeux du sud, mon préféré, en compagnie de la rivière. Je me suis arrêtée sur un banc qui avait déjà servi de halte à mes randonnées pédestres ou cyclistes. L’herbe avait été fauchée. J’ai ouvert le livre acheté le matin. Le Roses & Blues de Cécile Huguenin. Une histoire de musique et d’amitié. Celle des personnages de fiction. Celle qui a présidé à la naissance du livre. Simple et belle. Roses & Blues, c’est la musique et l’amitié des exclus. C’est aussi une manière de vivre la littérature, de la porter, de l’aimer. De se retrouver, écrivain, éditeur, illustrateur, musiciens, amis, lecteurs, auditeurs, autour d’un blues.

 

 

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30 avril 2019

Fendons l'eau

 

Dans ces trains là on s’assied pauvre avec aux pieds des tennis en fin de vie et à la main des sacs qui ressemblent à des ballons crevés. On pose ses bras sur des accoudoirs au feutre crasseux, on garde ses manches baissées et ses yeux aussi. Mais moi je veux voir la rivière entre les poteaux. Je veux voir du vert entre les culs décrépis des maisons aux jardins abandonnés. A l’arrêt je fouille entre les constructions pour prendre soin d’un buisson d’aubépine en fleur.

Sangloter parmi les fleurs écrit Alejandra Pizarnik.

Une jeune femme monte qui dit : C’est pas un vrai train putain c’est un train en carton. Et c’est pareil que sangloter parmi les fleurs. C’est hurler sa tristesse dans ce wagon aux vitres si sales qu’il fait le dehors tout gris et les gens aussi.  

Je poursuis vers le sud l’Yonne à tribord que j’essaie de ne pas lâcher accrochée à son cours transperçant la crasse des fenêtres incassables.

C’est un train dans lequel personne ne lit et les touches des téléphones portables font ploc ploc quand des femmes à chaussures dorées effondrées tapent des messages. Un train dans lequel des hommes parlent tout seuls en colère contre le monde entier. De l’Yonne ils n’ont rien à faire seulement la hâte d’être arrivés et d’ôter leurs chaussures et de poser leurs sacs pleins de choses. On va tous ensemble vers le sud mais on n’est pas on ensemble on est chacun seul. On pourrait pareil descendre la rivière en kayak en file indienne. Villeneuve Pont sur Yonne Sens. Les écluses comme les gares. Encore un Villeneuve puis Joigny puis Saint Julien. Le train se vide, crache un homme triste et puis la jeune fille énervée et je finis par avancer seule.

Et maintenant ça vallonne ça moutonne ça verdit. L’Yonne irrigue et gonfle ce qui derrière la vitre défile. Les yeux se décrassent. J’ai le regret de tous ces passagers descendus avant la vraie beauté du paysage.

 

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12 avril 2019

un plat de lentilles

Grand soleil tout frais. A la table de la cuisine, je prépare la lecture de demain. La lumière tombe sur les pages du livre. Je pense à qui sera là, à ceux qui feront la route, celles qui prendront du temps sur leur jour de congé, pour venir m’écouter. Les connus et les inconnus.

 Bientôt midi. Je feuillette le recueil Limite, d’Antoine Emaz, et trouve à l’entrée du 12 avril :

Il faudrait être

A la hauteur du jour.

Je me dis que ce serait de bons mots pour les oreilles de demain.

J’attends que l’eau vienne à ébullition. Certains vont croire que je ne mange que des lentilles. C’est faux. Mais j'aime travailler pendant le temps long de cuisson des légumes secs. J'aime l'imprécision du temps de cuisson, et pouvoir finir ce que j'ai entrepris sans mettre en péril mon déjeuner.

La résidence est un grand espace de silence. « Chaque heure chaque jour je voudrais n’avoir pas à parler » écrit Alejandra Pizarnik. Les livres parlent pour nous. Nous parlent. Ils circulent pendant que je reste immobile à ma table de travail. Ils passent entre les mains d’adolescents, d’enseignants, ils passent entre les mains de curieuses. Entre les miennes. Parfois, ils ouvrent une porte et bouleversent quelque chose. On ne sait pas bien quoi. Un espace de solitude, une ombre. Un gosier. Ils se posent là où on ne les attend pas, réveillent d’un long sommeil. Et on aimerait dire merci. Pour ce qu’ils nous ont donné et pour les liens qu’ils tissent entre les être aussi.

La sonnerie de l’école retentit, délivrant un flot de vie hirsute qui monte jusqu’à mon deuxième étage. Ça bout aussi dans la casserole. Mon livre est hérissé de petits marque-pages colorés. Tout est prêt et rien ne l’est vraiment.

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09 avril 2019

Trois rivières

Trois rivières

 

C’est un banc fait de trois rondins qui garde trace d’un verni écaillé, un banc récuré par la pluie et le vent, tout nu dans son bois pâle et la seule compagnie d’une poubelle de fer vert sapin, ce modèle de poubelle en lames évasées comme un bouquet de tiges sans fleurs.

Devant le banc un tas de cendre, petit foyer de quatre pierres ayant soutenu une grille. Et le parfum de la viande grésillant sur la flamme vient se mêler à celui de la rivière, l’eau et la brise fraîche, le vert et les pâquerettes.

Passent des vélos et des petits chiens ridicules. Passent des femmes tenant à la main des parapluies pliants.

Ma bicyclette Allegro Subito s’appuie contre une souche, fatiguée, les clés de l’antivol ballottent dans la brise. Je relis quelques pages de Villa Amalia, cherchant l’Yonne, Ann et Georges. Cherchant Teilly qui n’existe pas. La petite maison couverte de lierre, la petite maison couverte de glycine.

Sur l’autre rive le pas vif d’un homme tout vêtu de noir.

Le ciel est gris. D. rêvait d’un printemps plus clément. Nous rêvions de retrouvailles sur un quai de gare, champagnes et embrassades et bouquet de fleur. Nous restons les unes les autres sur nos rives, de Seine d’Yonne ou de Marne, reliées malgré tout dans un invisible maillage.

Un homme en rouge me dit bonjour.

J’envoie un message à J.

J’envoie mes pensées vers l’aval, vers Montereau Fault Yonne, là où l’Yonne se jette dans la Seine avant, qu’un peu plus loin, la Marne ne les rejoigne.

 

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05 avril 2019

tirer les fils

 

Revenir à Antoine Emaz encore, toujours, qui, dans Lichen Lichen écrit qu’un bulletin d’information n’est certes pas un poème, mais que, découpé, remonté, il peut en devenir un (je cite de mémoire, n’ai pas le livre dans ma soupente). Que c’est affaire de rythme. De travail, et non d’inspiration, comme l’écrit Jean-Pascal Dubost. De fils retendus, comme l’écrit Marcelline Roux.

Partons donc d’un banal matin, ouvrons la fenêtre, qui sur la cathédrale, qui sur un jardin ou un champ trempé de rosé et de brume.

Revenons au corps.

Fermons la porte sur le mauvais goût dans la bouche, les petits tracas de la vie, pour aller vers l’écriture.

Puis :

faisons travailler les oreilles après nos stylos

tirons le fil du son, du souffle, du mouvement et laissons venir le sens

rompons l’équilibre et nous délions de la prose

accordons nous le droit de trébucher et de casser les fils

laissons surgir

plions nos petits poèmes bien serrés

cousons

puis

tirons à nouveau le fil pour que ça plisse un peu

allons vers le poème

et laissons le tout se poser dans la voix.

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31 mars 2019

Les godasses de l'écrivain

 

 

Manger ses tartines non grillées

laisser sécher ses cheveux à l’air libre

laver ses culottes dans le lavabo

économiser : l’unique livre en réserve parce demain c’est dimanche, sa cartouche de stylo plume parce qu’aucune papeterie à l’horizon, son énergie parce que trois ateliers d’écriture en trois jours

ne pas économiser : le chocolat pour la raison ci-dessus et parce bien approvisionnée

mettre de côté les pièces de un euros pour la laverie

se crever les yeux sur un écran douze pouces et bidouiller une connexion internet avec son téléphone

manger sa choucroute sans moutarde ni bière

manger sa choucroute en silence

gérer au mieux la seule boîte hermétique pour les restes les légumes la salade

mettre sa montre pour surveiller le temps d’atelier

renoncer à la sieste pour être à 13 h à l’atelier renoncer au soleil et à la balade

penser à : l’article à faire, la réponse à donner, le rendez-vous à fixer, la situation pôle emploi à actualiser, les livres à faire découvrir, les livres à partager, les livres à prêter

12h50 la choucroute pas digérée, le reste de café par-dessus, mais les dents lavées, les cheveux peignés et le sac de livres prêt. Lacer ses godasses et c’est parti.

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24 mars 2019

l'en allée

 

Comme un regret cette branche de mirabellier dont ce matin les bourgeons sont sur le point d’éclore et même certains devenus vaillantes fleurettes piquées sur le bleu du ciel. Impeccable bleu lavé propre exprès dirait-on pour soutenir le blanc des pétales tout neufs. Et me dire que je ne serai pas là pour suivre les progrès du blanc sur le bleu.

Je prends une bonne goulée d’espace par la baie vitrée large ouverte et de la plante du pied tâte l’herbe et la terre. Petit jardin qui semble agrandi par la projection que je fais dans le cadre étroit du vasistas qui m’attend sous les toits. Dans deux jours j’aurai rejoint ma soupente.

Café les pieds dans les jonquilles. Lecture les fesses sur le banc de bois. Plein soleil. Et c’est comme si l’air repeint de frais allégeait le poids sur la nuque et l’étau de la tête. On écrit plus léger aux premiers jours du printemps.

J’ouvre le cahier qui me suit depuis bientôt deux mois. Qui aura déjà vu train, rivière, verger, jardin, café, lycée, bibliothèque, et d’innombrables bancs. Il faudrait écrire une petite histoire des bancs.

Le bagage aussi a saveur printanière. Léger. En place des livres, une liste (Gisèle Bienne, David Rieffel, Marielle Macé), en place des liasses de papier une clé porteuse de quelques textes et projets.  Traverser la géographie devient ainsi plus facile. Dans les poches : les verres partagés au Cercle Rouge, une étape québécoise en plein Paris, et la promesse qu’on m’attend, mieux je crois, là-bas.

La merlette peut continuer de bâtir son nid. Je ne serai pas là pour l’espionner cette année.

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08 mars 2019

j'ai deux maisons d'écriture

 

     J’ai deux maisons d’écriture, l’une accrochée au sol, l’autre accrochée au toit.

     J’aime ici : ouvrir les volets le matin, cueillir des feuilles de céleri pour la soupe, aller à l’atelier – même si je n’y fais rien.

     J’aime là : entendre le son des cloches, faire le ravitaillement de la semaine en un quart d’heure, laisser de la monnaie à l’homme assis au coin du marché couvert. Celui qui dit « mais c’est pas grave », avec le sourire, quand on n’a rien à lui donner, et vous laisse passer votre chemin avec des vœux de bonne journée.

     Près de la terre, c’est : disposer des centaines de livres de ma bibliothèque, aller dire bonjour à la libraire, au libraire.

     Sous les toits, c’est : me contenter d’un stock très limité de livres et l’exploiter jusqu’à la trame.  Dire bonjour à la libraire, à la bibliothécaire.

     En bord de Maine, ça galope sur une seule piste, tendue vers un seul but.

     En bord d’Yonne, ça trotte dans plusieurs direction, ça flâne le long de la rivière, ça furète, ça pique-nique amicalement dans un jardin.

     J’ai deux ordinateurs, deux armoires de vêtements, deux paires de doc Martens.  J’ai deux maisons d’écriture.

 

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04 mars 2019

En pull noir

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Introduire du collectif dans le processus d’écriture, je ne croyais pas cela possible.

Nous l’avons fait. Nous, dix femmes autour de la table, dans la peau d’un personnage commun, une femme romancière. Quelques détails bâtissent une personnalité : un vêtement, une chanson, une boisson.

Sur la table, des livres. Ils sont notre bibliothèque commune.

Reste à enfiler le pull noir, à faire défiler les saisons en buvant du Rooibos.

Spontanément, le rythme, le style se sont établis, sans discordance. Est-ce la conséquence des lectures préalables ou de ces indices sur lesquels nous nous sommes accordées au départ ? Ecrit-on différemment en pull noir-Rooibos ou en bleu de travail-bière. Probablement, tout au moins dans notre imaginaire collectif.

Nous nous sommes donc glissées dans la peau de cette femme. Y avons ajouté un homme, souvent absent, des doutes sur l’écriture, de la lassitude parfois, des fragments de lecture qui, à point nommé, venaient éclairer notre état du moment.

J’attends

J’écris

Finalement je l’aurais enfilé

Ce pull noir

Que je n’ai pas

Dans mon armoire

Pierre a pris l’avion

Ce matin

 

Merci à toutes les participantes à l’atelier du 23 février 2019

 

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27 février 2019

Les délaissés

 

        Aborder l'Yonne et ses rives par les délaissés, ces espaces abandonnés des hommes, retournant peu à peu à leur sauvagerie. Passé le centre, la ville de défait rapidement. Moulins désaffectés, usines en ruines, silos inutiles. Ici, c'est l'invasion des pionniers. Pas des conquistadors humains à la conquête de nouvelles terres, mais des ligneux, ronces, bouleaux, frênes et saules, à l'ombre bienfaisante desquels, un jour, pousseront les espèces plus nobles des chênes et des hêtres. On n'en est pas là. Mais pas loin. Les routes carrossables qui menaient aux sites industrieux ont déjà disparu sous les herbes, et les murs de béton armés sont couverts de lierre.

       Quelques cyclistes. Pas de piétons. Je marche. Le cul d'une coque de navire rose fuchsia affleure à la surface de l'Yonne. Coulé avant que d'avoir pu rejoindre le cimetière qui se trouve sur la rive, et dans lequel repose son sister ship, d'un même rose fluo, sur le flanc. Devant, ayant passé les grillages une très jeune femme prend des poses de starlette pour un photographe à peine plus âgé qu'elle. Un peu plus loin, un véhicule garé. Je sursaute en voyant un homme derrière le pare brise, les yeux dans le vague.

       Au cours de mes explorations, j'en verrai d'autres, de ces véhicules occupés par des hommes seuls. A mon retour de promenade, une ou deux heures plus tard, ils sont toujours là, toujours seuls.

        J'ai dans la poche Couleur de Terre, de Philippe Jaccottet. Trop lisse. Le Petit Traité du Jardin punk, d'Eric Lenoir aurait mieux convenu.

 

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